Lilie Bergeron : une vie donnée au théâtre
THÉÂTRE. Si le mot dévouement portait une nouvelle définition, il y a fort à parier que le nom de Lilie Bergeron y serait écrit en gras. Cette passionnée offre sa vie au théâtre depuis des décennies. Des décennies à croire au potentiel de cet art, ici, parfois même au détriment de sa vie personnelle.
Au final, ce temps dédié au domaine culturel aura culminer par l’un de ses plus beaux accomplissements : l’ouverture du Grand-Espace.
Après 37 ans au Théâtre Double Signe, Mme Bergeron a passé le flambeau en juin 2024 pour se concentrer sur la direction générale du Grand-Espace. Elle a joué, mis en scène, fait de la régie, de l’éclairage et assuré la direction générale. Il n’y a rien qu’elle n’ait pas fait dans la troupe. Pour elle, le théâtre a toujours occupé une place exponentielle dans sa vie.
« Je suis tellement reconnaissante. Je me trouve chanceuse d’avoir pu évoluer dans un milieu avec une grande liberté. On avait le droit à l’erreur. On dirait que mon parcours n’est fait que de chance », partage celle qui est née à Scottstown et arrivée à Sherbrooke pour ses études au cégep et à l’université.
Bien qu’elle ne veuille pas encore mettre une croix sur sa carrière, elle ressent un certain vertige devant le futur et « l’après ».
« Le théâtre est profondément ancré en moi. Quand je regarde en arrière, est-ce que c’était trop ?, partage-t-elle en riant. J’arrive au bout de ce fil professionnel, et ça me donne un peu le tournis en regardant mon futur. Quels seront mes projets ? C’est très confrontant. Je me suis dédiée et dévouée avec passion et rigueur, peut-être au point de ne pas avoir construit un autre jardin. Ça a été le moteur de ma vie. Quand je suis en contact avec un artiste qui me fait décaler, il n’y a rien qui me nourrit plus que ça. J’aime beaucoup les mots, j’aime être surprise. Ça me garde vivante », dit-elle, avouant qu’elle était justement en introspection à ce sujet dernièrement.
De son propre aveu, si elle a travaillé si fort, c’est en partie pour la santé du théâtre sherbrookois. Pour elle, l’aboutissement de la construction du Grand-Espace représentait son dernier grand défi. En opération depuis plus de six mois, Mme Bergeron contemple aujourd’hui le fruit de ses efforts de mobilisation pour le financement de cette nouvelle salle. Assise dans le hall de celle-ci pour l’entretien, elle réalise l’ampleur du legs.
« C’est le point culminant, mais qui a toujours été porté par ce souhait de léguer aux artistes un lieu qui transforme. Quand je suis entrée dans les années 1980, on parlait déjà d’avoir un tel lieu. Ça reste un legs absolument formidable. Dans quelques années, quand je vais quitter le milieu, je vais pouvoir me dire que c’est avec ça que les artistes vont travailler. »
Les dix dernières années auront été parsemées de hauts et de bas, de victoires et de défaites.
« Je suis coriace, je pense. Les dix dernières années ont été consacrées à réfléchir à comment on pouvait y arriver. J’ai aimé faire évoluer ce projet stratégiquement, à travers les limites de chacun. Il fallait que ce soit construit sur quelque chose de solide, et le solide, c’était qu’on était derniers à Sherbrooke pour la fréquentation du théâtre », explique-t-elle.
« Je disais souvent : moi, je me bats contre les enfants malades, les pompiers, le service de santé, les enfants qui ont faim, le système d’éducation. Ça prend de la détermination, un certain entêtement et beaucoup de foi. Ce projet a vraiment été la pointe de l’iceberg de ce que j’ai pu accomplir dans ma carrière », ajoute-t-elle.
D’une époque à l’autre
Depuis son entrée dans le milieu du théâtre, les choses ont bien changé. Mais elle garde encore aujourd’hui un regard émerveillé sur le travail du directeur artistique Patrick Quintal.
« Patrick a créé dans des locaux qui n’avaient pas assez de largeur, pas assez de hauteur, dans des espaces très inadéquats, et pourtant, il a réussi à sortir de petits miracles qui ont fait le tour du Québec. C’était époustouflant », se souvient-elle.
Au fil des décennies, la troupe s’est professionnalisée avec le désir de se frotter aux meilleurs de la profession, à Montréal et à Québec.
« Je n’ai jamais senti qu’on était inférieurs parce qu’on était un théâtre de création reconnu à l’échelle nationale. Patrick insistait beaucoup pour qu’on aille confronter nos spectacles à Montréal. On n’était sûrement pas nombreux, en région, à le faire. On a fait de la tournée. Un artisan en région n’a pas les mêmes référents, le même univers poétique et créatif », affirme-t-elle, tout en reconnaissant que le renouvellement des comédiens pouvait parfois être un défi, le bassin d’artistes étant plus restreint.
Parmi ses meilleurs souvenirs, il y a ces multiples nuits de montage.
« Je me revois dans les salles. C’est épuisant, mais il y a tellement de plaisir là-dedans. Pendant ces moments, on devient une famille. On fait des heures pas possibles, mais ça reste ancré en moi, de pouvoir participer à faire éclore la création. »
Ces souvenirs remontent, mais ils demeurent bien vivants en elle, surtout que son chemin n’était pas tracé pour aboutir au théâtre.
« Je suis arrivée à Sherbrooke pour étudier en administration, mais j’ai connu des gens qui étudiaient en littérature, en arts, qui faisaient de l’impro. C’est à ce moment-là que je me suis sentie concernée. Je me suis tournée vers l’option théâtre à l’université. C’était extraordinaire : je découvrais un nouvel univers « , se rappelle-t-elle.
Somme toute, elle dit regarder son parcours et son dévouement avec fierté, maintenant que le Grand-Espace est ouvert et offre des prestations de théâtre et danse jeunesse.
